Conscience, Philosophie

Le progrès sans le geste : une erreur civilisationnelle

Date: 31/01/2026

Nous avons accepté le robot aspirateur sans débat.

Demain, accepterons-nous aussi facilement le robot qui nous sert le café, qui prépare le dîner pour nos invités, qui range la chambre de nos enfants ?

La question n’est pas anodine. Entre un disque qui nettoie le sol et un humanoïde qui investit nos rituels quotidiens, il n’y a pas qu’une différence de degré. Il y a une rupture de nature. Et cette rupture, nous sommes en train de la franchir sans vraiment la voir.

Le robot aspirateur : une victoire sans controverse

Le robot aspirateur est déjà entré chez nous.

Silencieux, discret, presque invisible. Il cartographie l’espace, évite les obstacles, ajuste sa puissance. Il fait ce que nous n’aimons pas faire. Et nous l’acceptons sans résistance.

Pourquoi ? Parce que c’est pratique. Parce que l’ennui n’est pas sacré. Parce que déléguer une tâche pénible à une machine nous semble être le sens même du progrès.

Historiquement, nous avons toujours justifié la mécanisation ainsi : efficacité, gain de temps, libération. Nous passons près de deux heures par jour à l’entretien ménager, contre à peine trente minutes aux activités relationnelles. Le calcul paraît implacable : si nous sommes des êtres sociaux, déléguer nos corvées devrait mécaniquement augmenter notre temps de lien, de présence, de relation.

C’est la promesse implicite de la robotique domestique.

Et demain, avec l’arrivée de robots humanoïdes comme Tesla Optimus, cette promesse prend une forme radicalement nouvelle.

Mais cette promesse est peut-être un mensonge.

La vraie rupture n’est pas technologique, elle est sociale

La différence entre un robot aspirateur qui rampe sous les meubles et un humanoïde d’1m73 doté de bras, de jambes et d’une voix n’est pas une question de gabarit. C’est une différence de nature.

Le robot aspirateur exécute une tâche ingrate. Il ne remplace aucun geste symbolique. Il n’empiète sur aucun rituel. Il nettoie, point.

Un humanoïde, en revanche, est un substitut social potentiel.

Préparer un repas, dresser une table, servir des invités, offrir un café : ce ne sont pas des corvées. Ce sont des langages.

Pensez à cette grand-mère qui transmet sa recette de blanquette à sa petite-fille, non pas en dictant des instructions, mais en faisant ensemble, en ajustant le geste, en goûtant, en recommençant. Ce qui se transmet là n’est pas une recette. C’est une attention, une mémoire, une présence.

Pensez à ce dîner entre amis où chacun participe : l’un découpe le pain, l’autre débouche le vin, un troisième apporte le plat. Ces gestes ne sont pas de l’efficacité. Ce sont des rituels d’appartenance, des façons silencieuses de dire : nous sommes ensemble, nous prenons soin les uns des autres.

Pensez au café du matin préparé pour l’autre, ce petit geste banal qui dit : je pense à toi avant même que tu ne te réveilles.

Si une machine apprend à exécuter ces gestes à notre place — et pire, si elle les exécute mieux, plus vite, sans fatigue alors ce n’est pas seulement du temps que nous gagnons.

C’est un langage que nous désapprenons.

Quand l’efficacité devient un appauvrissement

L’argument de la liberté est séduisant : « En s’occupant de chacune de nos obligations, le robot nous offrira bientôt la liberté suprême. »

Mais la liberté n’est pas qu’une question de temps libéré. Elle est aussi une question de sens.

Une société qui externalise l’ensemble de ses gestes quotidiens finit par perdre le contact avec ce qui fait la texture même de la vie : l’attention portée à l’autre, la lenteur choisie, l’effort partagé.

Ce qui était relation devient prestation.
Ce qui était présence devient service.
Ce qui était transmission devient exécution.

Le danger n’est pas la machine. Le danger est la confusion entre ce qui est optimisable et ce qui est essentiel.

Une question existentielle avant d’être technologique

Le débat sur la robotique domestique et l’intelligence artificielle n’est pas un simple débat d’acceptation du progrès. C’est une question existentielle.

Quelle est la place de l’humain ?
Quelles tâches voulons-nous réellement déléguer ?
Quels gestes voulons-nous continuer à faire de nos propres mains, même s’ils sont imparfaits, lents ou fatigants ?
Quelle culture voulons-nous transmettre ?

Ces questions ne sont pas secondaires. Elles sont structurantes. Et elles précèdent toute décision technique.

Or, elles ne sont presque jamais posées.

Face à ce tournant, tous les pays ne sont pas égaux

Dans ce tournant civilisationnel, chaque société réagira selon son histoire, sa culture, ses priorités profondes.

Certains pays se concentreront quasi exclusivement sur la productivité, l’automatisation, l’optimisation, la compétitivité technologique. Ils verront dans l’humanoïde domestique une évidence économique.

D’autres et en particulier la France; disposent d’un héritage singulier qui pourrait leur permettre de tracer une autre voie.

Pourquoi la France aura un rôle clé

La France est un pays qui a déjà fait l’exercice de la métaphysique, de la philosophie, de la pensée critique. Un pays qui a longuement interrogé le sens du progrès, la place de l’homme, la notion de vie bonne.

Malgré ou plutôt grâce à, une histoire faite d’invasions, de migrations, de métissages successifs, la France a construit une culture profondément enracinée, capable d’intégrer le changement sans se dissoudre.

C’est peut-être là sa plus grande force : s’ancrer dans une culture tout en restant lucide sur ce qui est acceptable.

Elle n’a jamais été techno-phobe, mais elle n’a jamais été techno-naïve non plus. Elle a toujours su poser la question du pourquoi avant celle du comment.

Vers une intelligence humanocentrée

À mesure que l’intelligence artificielle, la robotique et les biotechnologies progresseront, deux voies se dessineront :

Une voie transhumaniste, où l’humain devient un objet à optimiser, à augmenter, à dépasser — au risque de se dissoudre lui-même.

Une voie humanocentrée, où la technologie devient un support au développement intérieur, relationnel et spirituel de l’humain, sans jamais s’y substituer.

Comme le soulignait Jacques Attali, le danger du transhumanisme est de transformer l’homme en chose, en objet technique parmi d’autres.

La France, par sa tradition intellectuelle et culturelle, pourrait devenir le chef de file d’une société alternative : intégrant la technologie sans lui abandonner le cœur du vivant, redéfinissant clairement ce qui relève de la machine et ce qui relève de l’humain.

Repenser le modèle avant qu’il ne s’impose à nous

Ce qui est en train d’être construit aujourd’hui, souvent sans débat profond, tend vers une dissociation croissante de l’humain :

  • Déconnexion du corps (tout est automatisé)
  • Déconnexion des rituels (tout est optimisé)
  • Déconnexion du lien direct (tout est délégué)

Or, ce tournant technologique est précisément le moment où penser devient un acte politique.

Nous ne manquons pas de capacités techniques.
Nous manquons de boussoles existentielles.

Conclusion : remettre l’humain au centre, consciemment

L’intelligence artificielle et la robotique ne sont pas des ennemies. Mais elles ne sont pas neutres.

Elles nous obligent à répondre à une question simple et vertigineuse : quels gestes voulons-nous continuer à faire de nos propres mains ?

Le progrès véritable ne consistera pas à tout déléguer, mais à choisir avec discernement ce que nous refusons d’abandonner. Car ce qui fait une société vivante n’est pas son niveau d’automatisation, mais la qualité de ses liens, de ses gestes, de ses rites.

Dans ce monde qui s’automatise à grande vitesse, la véritable avant-garde ne sera peut-être pas technologique. Elle sera philosophique.

Et c’est peut-être là que la France, fidèle à son histoire, a encore quelque chose d’essentiel à offrir au monde.

La question n’est plus de savoir si ces technologies arriveront.
Elle est de savoir si nous les accueillerons en conscience ou en somnambules.


#chapitre3 – Transition vers l’utopie (moyens et chemins)