Pendant que l’Europe légifère sur ChatGPT, les États-Unis viennent de lancer le plus grand projet industriel de l’histoire humaine. Son nom : Stargate. Son objectif : construire l’équivalent énergétique de 15 réacteurs nucléaires dédiés uniquement à l’intelligence artificielle. Et presque personne n’en parle.
Le mensonge de l’immatériel
On nous vend l’IA comme une révolution logicielle. Une innovation “dans le cloud”, abstraite, presque magique. Un assistant qui écrit vos emails, un algorithme qui recommande votre prochaine série Netflix. Propre. Léger. Immatériel.
C’est un mensonge.
Chaque fois que vous posez une question à ChatGPT, vous déclenchez une cascade énergétique qui mobilise des milliers de processeurs répartis dans des hangars de la taille de terrains de football. Pour vous répondre en trois secondes, ces machines consomment autant d’électricité qu’un foyer européen en une journée entière.
L’intelligence artificielle n’est pas un logiciel. C’est une infrastructure. Et cette infrastructure est en train de redessiner silencieusement les rapports de force mondiaux.
Nvidia, ou comment une entreprise de puces est devenue plus stratégique que le pétrole
Il y a dix ans, Nvidia fabriquait des cartes graphiques pour gamers. Aujourd’hui, l’entreprise contrôle 95% du marché mondial des puces dédiées à l’IA. Ses GPU H100 — vendus 40 000 dollars pièce — sont devenus l’équivalent du pétrole au XXᵉ siècle : la ressource critique sans laquelle rien ne fonctionne.
OpenAI, Google, Meta, Anthropic : tous dépendent de Nvidia pour entraîner leurs modèles. En 2024, une seule entreprise — Meta — a acheté pour 9 milliards de dollars de GPU Nvidia. Microsoft en a commandé pour 14 milliards.
Cette dépendance a transformé Jensen Huang, le PDG de Nvidia, en l’un des hommes les plus puissants du monde. Pas parce qu’il possède une plateforme sociale ou un moteur de recherche. Mais parce qu’il contrôle les fondations physiques de toute l’IA moderne.
Et voici le détail qui devrait inquiéter tous les stratèges européens : 95% de ces puces sont produites à Taiwan, une île à 180 kilomètres de la Chine continentale, dans la zone la plus instable géopolitiquement de la planète.
Stargate : quand l’IA devient un projet d’État
Le 21 janvier 2025, Donald Trump a réuni à la Maison-Blanche les PDG d’OpenAI, SoftBank et Oracle pour annoncer Stargate : un investissement de 500 milliards de dollars d’ici 2029 pour construire l’infrastructure IA américaine.
Pas 50 milliards. 500 milliards.
Pour mettre ce chiffre en perspective :
- Le plan Marshall, qui a reconstruit l’Europe après 1945, représentait 150 milliards de dollars (en valeur actuelle)
- Le budget de la NASA pour le programme Apollo : 280 milliards
- Le coût du réseau autoroutier américain : 500 milliards sur 35 ans
Stargate prévoit de dépenser autant en 4 ans.
L’objectif : construire au Texas, au Nouveau-Mexique et en Ohio des complexes de data centers capables de fournir 10 gigawatts de puissance de calcul — soit l’équivalent de 15 réacteurs nucléaires tournant en continu, uniquement pour faire tourner des modèles d’IA.
Les premiers sites sont déjà en construction. Certains sont opérationnels.
Et pendant ce temps, en Europe, on débat encore pour savoir si ChatGPT respecte le RGPD.
La révolution que personne ne regarde
Il y a eu trois révolutions infrastructurelles majeures dans l’histoire moderne :
1. Les chemins de fer (1830-1900) : Celui qui contrôlait les rails contrôlait le commerce. L’Empire britannique a dominé le XIXᵉ siècle parce qu’il a construit 40 000 kilomètres de voies ferrées avant tout le monde.
2. L’électricité (1880-1950) : La capacité à produire et distribuer de l’électricité est devenue le marqueur de la puissance industrielle. Les États-Unis ont surpassé l’Europe parce qu’ils ont électrifié leurs usines vingt ans avant.
3. Internet (1990-2020) : Google, Amazon, Facebook n’ont pas gagné parce qu’ils avaient les meilleurs ingénieurs. Ils ont gagné parce qu’ils ont construit l’infrastructure réseau (câbles sous-marins, datacenters, CDN) qui rendait leurs services possibles.
Aujourd’hui, nous sommes au début de la quatrième révolution : celle de l’infrastructure IA.
Et comme pour les trois précédentes, la vraie bataille ne se joue pas dans les applications — elle se joue dans les fondations.
Ce que l’Europe ne comprend pas (et qui va nous coûter cher)
Prenons un instant pour observer la situation stratégique de l’Union européenne :
- Énergie : Nous importons notre gaz et notre pétrole. Notre capacité à produire de l’électricité bon marché en volume est limitée.
- Puces : Nous n’avons aucun fabricant majeur de GPU. Nvidia est américain, ses usines sont taïwanaises.
- Cloud : AWS (Amazon), Azure (Microsoft), GCP (Google) — tous américains — hébergent 85% de l’infrastructure cloud européenne.
- Modèles d’IA : Les leaders mondiaux sont OpenAI, Google, Anthropic (USA) et DeepMind (UK, racheté par Google).
Résumons : l’Europe ne contrôle aucune des quatre couches critiques de l’infrastructure IA (énergie, puces, cloud, modèles).
Nous sommes dans la même position qu’un pays qui, en 1920, n’aurait eu ni pétrole, ni raffineries, ni usines automobiles, ni routes.
Et notre réponse stratégique actuelle ? Rédiger des réglementations sur “l’utilisation éthique de l’IA”.
La bulle qui n’en est pas une
Depuis 2023, un narratif revient régulièrement dans la presse économique : “L’IA est une bulle. Les investissements sont irrationnels. Ça va finir comme les dotcom en 2000.”
Ces analystes font une erreur fondamentale : ils confondent infrastructure et application.
Oui, beaucoup de startups IA vont disparaître. Oui, certaines valorisations sont absurdes. Mais cela ne change rien à la réalité matérielle : les data centers existent. Les puces sont installées. L’énergie est produite. Les modèles sont entraînés.
Quand la bulle Internet a éclaté en 2000, les câbles sous-marins, les datacenters et l’infrastructure réseau sont restés. Ce sont eux qui ont permis l’émergence de Google, d’Amazon, de Facebook dix ans plus tard.
L’infrastructure ne disparaît jamais. Elle change juste de propriétaire.
Et ceux qui la contrôlent aujourd’hui contrôleront l’économie de demain.
Les trois questions que tout décideur devrait se poser
Si vous êtes responsable politique, chef d’entreprise ou stratège économique, voici les trois questions qui devraient vous empêcher de dormir :
1. Qui contrôle l’énergie nécessaire à l’IA ?
Un data center Stargate consomme autant d’électricité qu’une ville de 300 000 habitants. Pour faire tourner l’IA à l’échelle mondiale, il faudra tripler la production électrique actuelle d’ici 2040.
Qui produira cette énergie ? À quel prix ? Avec quelle empreinte carbone ?
2. Qui fabrique les puces ?
Il y a trois entreprises au monde capables de produire des puces avancées : TSMC (Taiwan), Samsung (Corée du Sud), Intel (USA, en retard). Si Taiwan bascule dans le chaos géopolitique, toute l’industrie mondiale s’effondre en six mois.
Avons-nous un plan B ?
3. Qui héberge les données et les modèles ?
Si demain Amazon Web Services décide de couper l’accès à ses serveurs pour des raisons politiques, 40% des entreprises européennes s’arrêtent de fonctionner.
Est-ce une position souveraine acceptable ?
Ce qui doit changer (et vite)
L’Europe a trois options :
Option 1 : Ne rien faire. Devenir un marché captif pour les technologies américaines et chinoises. Accepter une dépendance structurelle totale. (C’est la voie actuelle.)
Option 2 : Réguler à outrance. Ériger des barrières légales, taxer les géants tech, interdire certains usages. Résultat probable : ralentir l’innovation européenne sans empêcher les autres d’avancer.
Option 3 : Construire. Investir massivement dans :
- Une capacité de production énergétique dédiée (nucléaire, renouvelable, mixte)
- Des usines de semi-conducteurs en Europe (le Chips Act est un début, mais ridiculement sous-dimensionné)
- Un cloud souverain européen capable de rivaliser avec AWS/Azure
- Des modèles d’IA européens compétitifs (pas des “petits modèles de niche”, mais des systèmes de niveau mondial)
Cela coûtera cher. Très cher. Probablement 200 à 300 milliards d’euros sur 10 ans.
Mais c’est le prix de l’indépendance stratégique. Et comparé aux 500 milliards de Stargate, ce n’est pas irréaliste.
Conclusion : l’infrastructure, c’est le pouvoir
Dans dix ans, les pays qui domineront l’économie mondiale ne seront pas ceux qui auront les meilleures applications IA.
Ce seront ceux qui auront construit l’infrastructure pour les faire tourner.
Ceux qui contrôleront l’énergie, les puces, les data centers, les modèles.
L’Histoire ne se répète pas, mais elle rime. Au XIXᵉ siècle, les empires qui contrôlaient les chemins de fer ont écrasé les autres. Au XXᵉ, ce furent ceux qui maîtrisaient le pétrole et l’électricité. Puis Internet.
Aujourd’hui, la bataille se joue sur l’IA. Et comme toujours, elle ne se joue pas dans les laboratoires ou les startups.
Elle se joue dans les fondations.
La question n’est plus de savoir si l’IA va transformer le monde. Elle est déjà en train de le faire.
La vraie question est : qui le contrôlera ?
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