Ou comment reprendre la main sur notre capacité à co-construire le réel
Il existe une alchimie secrète entre ce que nous regardons et ce que nous devenons. Dans cette économie nouvelle où l’attention s’est muée en ressource plus rare que l’or, une vérité émerge avec la force d’une évidence longtemps occultée : nous ne consommons pas seulement des contenus, nous façonnons le monde par l’acte même de regarder.
L’Attention Comme Territoire Conquis
Lorsque le dirigeant de Netflix déclare que son principal concurrent est le sommeil, et celui de Spotify, le silence, ils révèlent malgré eux la nature profondément territoriale de cette bataille. Car il ne s’agit pas seulement de capter notre temps libre, mais de coloniser ces espaces intérieurs où l’être humain, dans la solitude féconde de ses pensées, co-crée sa réalité.
Le sommeil et le silence ne sont pas des vides à combler, mais des pleins à préserver. Ils constituent ces “territoires fertiles” où l’attention, libérée de ses chaînes externes, peut enfin se tourner vers l’intérieur et déployer sa puissance créatrice. Dans ces moments apparemment “improductifs”, nous retrouvons notre capacité à imaginer, à rêver, à nous recentrer — autant d’actes de résistance face à l’économie de la distraction.
L’Acte de Regarder Comme Co-Création
Il y a une responsabilité ontologique dans chaque regard porté, dans chaque écoute offerte. Quand nous scrollons mécaniquement un fil d’actualité, quand nous nous laissons happer par une série, nous ne sommes pas de simples spectateurs passifs : nous nourrissons de notre énergie mentale certaines réalités, leur permettant d’exister un peu plus, de s’ancrer davantage dans le monde.
Cette co-création inconsciente révèle un pouvoir que nous avons oublié posséder : celui de choisir délibérément ce que nous faisons grandir par notre attention. Car ce que nous regardons grandit, et ce à quoi nous donnons du temps devient notre monde. Dans cette équation simple réside peut-être la clé d’une reconquête de soi.
Vers Une Technologie de l’Intériorité
Imaginez un instant une technologie qui, au lieu de capter notre attention, la libèrerait et l’orienterait vers la construction consciente de notre réalité. Une application où l’on pourrait déposer le récit de sa journée, dessiner les contours de sa vision d’avenir, et voir cette vision se transformer en une petite scène visuelle, un mini-film personnel que l’on pourrait ensuite revisiter selon un rituel précis : d’abord avec l’image et le son, puis avec le son seul, enfin dans le silence complet, pour l’intégrer pleinement dans notre imaginaire.
Ce serait là une forme de technologie introspective, un outil de visualisation active où l’attention ne serait plus captée mais cultivée, orientée vers la co-construction de notre propre réalité plutôt que vers la consommation de réalités étrangères.
La Souveraineté du Regard
Reprendre la main sur son attention, c’est finalement exercer une forme de souveraineté intérieure dans un monde qui nous en dépossède méthodiquement. C’est choisir consciemment les réalités que nous nourrissons de notre regard, les futurs que nous contribuons à faire advenir par la simple puissance de notre attention dirigée.
Dans cette reconquête se dessine peut-être l’un des derniers territoires de liberté de l’homme contemporain : celui de décider, en conscience, de ce qu’il fait grandir dans le monde par l’acte sacré de regarder.
Car au fond, nous sommes tous des co-créateurs du réel. La question qui demeure est celle-ci : co-créons-nous le monde que nous voulons habiter, ou celui que d’autres ont dessiné pour nous ?